De l’incompétence des militaires

En lisant un livre sur la transformation ratée de l’armée US, je suis tombé sur un auteur qui a écrit un livre sur la psychologie de l’incompétence militaire il s’agit de Norman Dixon (1976). Un thème aussi provocateur à immédiatement aiguiser ma curiosité. Malgré une année de publication qui commence à dater (1977) qui pourrait nous faire croire que le livre n’est plus pertinent. Je l’ai acquis et je dois dire que je n’ai pas été déçu. 

Il faut bien avouer que l’auteur était parfaitement équipé pour écrire ce livre.  Après dix ans de service dans les Royal Engineers, il a consacré sa vie à la psychologie à l’University College de Londres.  Vous pouvez voir des traces de ces deux domaines dans chaque page.  Selon lui, l’armée a tendance à “niveler par le bas les capacités humaines, en encourageant les médiocres et en imposant des convulsions aux surdoués”.  C’est un phénomène très courant dans toute grande organisation, qu’elle soit gouvernementale ou privée.

Ce livre me rappelle, à certain égard, les penseurs de la guerre, a l’instar de Clausewitz, de Sun tzu ou bien encore Jomini. Bien qu’ils soient tous axés sur la guerre, ils regorgent de précieuses leçons pour nous tous.  Par exemple, Clausewitz a dit : “La guerre est la province de l’incertitude : les trois quarts des choses sur lesquelles l’action en guerre doit être calculée sont plus ou moins cachées dans les nuages d’une grande incertitude”.  Cela s’applique précisément au litige, une forme de procès par la bataille.

Sur Le renard et le raison (Jean De La Fontaine)

Il semble qu’après avoir progressivement (et peut-être douloureusement) accumulé des informations à l’appui d’une décision, les gens sont devenus de plus en plus réticents à accepter des preuves contraires….  Les “nouvelles” informations ont, par définition, un contenu informationnel élevé et, par conséquent, premièrement, elles nécessiteront une plus grande capacité de traitement ; deuxièmement, elles menacent de revenir à un état antérieur d’incertitude tenace ; et, troisièmement, elles confrontent le décideur à la méchante pensée qu’il peut avoir eu tort.  Pas étonnant qu’il ait tendance à fermer les yeux !  …. “le contenu de l’information” est peut-être “trop élevé pour un canal de capacité limitée”.

L’ignorance de l’état du soldat ordinaire et le manque de soins qu’il reçoit défient toute croyance durant la guerre de Crimée (1853-1856) et la guerre des Boers (1880-1881).  En Crimée, beaucoup sont morts parce qu’ils avaient froid et étaient mouillés, et qu’ils ne pouvaient pas obtenir de feu ; alors que durant celle des Boers, 16 000 des 22 000 morts britanniques sont morts de maladie. À notre époque, Les responsables seraient désormais jugés pour homicide involontaire.

Il est notable que les mêmes officiers ont déclaré que l’autre camp, du moins ceux qui étaient blancs, devait être respecté.  L’idée que certains actes n’étaient “pas du cricket” et que donc le soldat ne devait pas recevoir de formation dans l’art “lâche” de construire des positions défensives ou de se couvrir la tête.  Le professeur Dixon est à juste titre farouche à propos de ceux qui ont abandonné leurs hommes à une mort agonisante.

En examinant ces faits, on est forcé de conclure que le comportement de ces généraux avait quelque chose en commun avec ceux de pires hommes du XXIème siècle qui, comme nous le savons, étaient capables d’accomplir leur travail sans éprouver apparemment de culpabilité ou de compassion… “Pas de privilège sans responsabilité”… Le destin des hommes de troupe était décidé pour eux non pas tant par des “idiots” que par des commandants aux traits psychopathes marqués.

Sur la morale

Nous retrouvons ce thème tout au long du livre – les échecs du commandement étaient d’ordre moral plutôt qu’intellectuel ; le défaut était de caractère plutôt que d’esprit.  Mais nous rencontrerons également une défaillance de l’esprit chez les personnes incapables de supporter le doute ou l’ambiguïté – la “foule en noir et blanc”.

La blitzkrieg allemande a rencontré une armée polonaise et une armée française qui croyaient que la cavalerie à cheval pouvait détruire les Panzers allemands.  Cet enterrement dans le passé défie toute croyance.

La prédisposition à pontifier est dangereuse.  Malheureusement, une telle prédisposition sera plus forte chez ceux comme les directeurs, les juges, les gouverneurs de prison et les hauts commandants militaires qui sont en mesure de dominer leurs semblables… L’important dans ce comportement est que, bien qu’elle soit un exercice intellectuel, ses origines sont émotionnelles.

Au sujet de la dissonance cognitive, le professeur Dixon dit : “Une fois que la décision a été prise et que la personne s’est engagée dans une ligne de conduite donnée, la situation psychologique change complètement.  L’accent est moins mis sur l’objectivité et il y a plus de partialité et de préjugés dans la manière dont la personne considère et évalue les alternatives”.

Mais, peut-être y a-t-il eu un avantage par rapport à la prédominance de la classe supérieure dans le haut commandement britannique.  Elle a peu fait pour la compétence militaire, mais a été éminemment efficace à d’autres égards.  Peu de pays peuvent se vanter d’une telle absence de coups d’État militaires comme la Grande-Bretagne”.

En ce qui concerne le “taureau”, c’est-à-dire la répétition sans fin, “le taureau est étroitement lié au conservatisme, car sa nature même est d’empêcher le changement, d’imposer un modèle sur le matériel et sur le comportement, et de préserver le statu quo, qu’il s’agisse du laiton brillant ou de la structure sociale… Il semble être un produit naturel des organisations autoritaires et hiérarchiques… La caractéristique la plus importante du “taureau” est peut-être sa capacité à apaiser l’anxiété… en réduisant l’incertitude”.

Sur “le caractère et l’honneur” –

Un code d’honneur peut être assimilé à un rite d’initiation sans fin… En règle générale, un comportement snob témoigne d’un sentiment sous-jacent d’infériorité.  C’est une caractéristique commune de l’arriviste, de l’individu qui a une faible estime de soi, de la personne qui se sent menacée ou persécutée en raison d’une insuffisance réelle ou imaginaire.  L’existence d’une pathologie sous-jacente à cette condition semble assez évidente pour deux raisons.  

Premièrement, les personnes qui sont en sécurité émotionnelle sont rarement snob.  Deuxièmement, le comportement est lui-même irrationnel, compulsif et autodestructeur. 

Après tout, même le snob le plus endurci doit savoir que d’autres personnes sont capables de voir à travers ses affections.  Il n’y a rien de plus transparent, par exemple, que le fait de lancer des noms ou d’afficher des invitations.  Il doit savoir à un certain niveau que son comportement provoque au mieux l’amusement, au pire le ridicule, le mépris ou même l’antipathie, mais il est néanmoins impuissant à freiner son snobisme.  Quelque chose le pousse à continuer.

Sur la recherche de l’accomplissement – l’ambition :

La différence cruciale entre les deux types de réalisations – les saines et les pathologiques – peut se résumer en disant que si la première est portée par l’espoir de réussir, la seconde est motivée par la peur de l’échec. Les hauts commandants se divisent donc en deux groupes, ceux qui se préoccupent avant tout d’améliorer leurs capacités professionnelles et ceux qui se préoccupent avant tout de se dépasser.

Il existe une relation symbiotique entre les caractéristiques des forces armées et les besoins privés de leurs membres.  Les recherches menées après la Seconde Guerre mondiale sur le Troisième Reich ont mis en évidence deux types de personnalité.  L’un était antisémite, rigide, intolérant à l’ambiguïté et hostile aux personnes d’une autre race.  L’autre était individualiste, tolérant, démocratique, sans préjugés et égalitaire.

Les recherches menées à Berkeley par Adorno et d’autres chercheurs ont affiné ce type de personnalité, ce qui a conduit le professeur Dixon à dire que les résultats “à un certain niveau constituaient un monument approprié aux six millions de victimes des préjugés fascistes”.  Un autre commentateur a déclaré que les résultats étaient “époustouflants”.  Ils suggèrent que nous pourrions trouver dans ce pays des recrues volontaires pour la Gestapo”.

Il n’aurait pas dû y avoir un tel choc, ni même une telle surprise.  La Gestapo n’était pas intrinsèquement allemande.  Sparte a eu une version similaire pour avoir impitoyablement tenu un peuple inférieur il y a plus de 2000 ans.  Suggérer que Hitler et les nazis n’ont pu s’élever qu’en Allemagne, c’est précisément tomber dans leur vice de dactylographie des personnes – c’est-à-dire que nous projetons nos préjugés sur un groupe. 

Le professeur Dixon dit :

Les résultats ont délimité la personnalité autoritaire.  Les personnes qui étaient antisémites étaient également généralement empreintes de préjugés ethnocentriques et conservatrices.  Ils avaient aussi tendance à être agressifs, superstitieux, punitifs, durs d’esprit et préoccupés par la domination-soumission dans leurs relations personnelles… Il semble que les autoritaires soient le produit de parents inquiets de leur statut dans la société.  

Dès leur plus jeune âge, les enfants de ces personnes sont poussés à rechercher le statut dont leurs parents ont envie… Il semble y avoir deux raisons convergentes pour lesquelles ces pressions produisent des préjugés et d’autres traits connexes.  Tout d’abord, les valeurs inculquées par les parents en situation d’insécurité de statut sont telles que leurs enfants apprennent à placer la réussite personnelle et l’acquisition du pouvoir au-dessus de tout. On leur apprend à juger les gens sur leur utilité plutôt que sur leur ressemblance… 

En second lieu, les données d’entretiens recueillies par les chercheurs de Berkeley suggèrent que les parents de leur échantillon autoritaire imposent ces valeurs d’une main de fer….un exercice de répression punitive… L’extrême sévérité des parents, associée à leur manque de chaleur, frustre nécessairement l’enfant.  Mais la frustration engendre l’agressivité, qui est elle-même frustrée, car elle fait partie de la formation à laquelle les enfants ne répondent jamais.  L’agressivité doit donc être déchargée ailleurs, et où mieux que sur ces mêmes individus que les parents eux-mêmes ont ouvertement vilipendés – juifs, nègres, étrangers – bref, tous ceux qui, étant défavorisés, ont acquis une mauvaise réputation dans une société en quête de statut ? …..

les personnalités autoritaires manifestent une autosatisfaction monolithique à l’égard d’eux-mêmes et de leurs parents… Parce qu’il doit nier ses propres défauts, il n’ose pas se replier sur lui-même…. “S’il a un problème, la meilleure chose à faire est de ne pas y penser et de s’occuper”.  De même, la personnalité autoritaire ne tolère pas l’ambivalence et l’ambiguïté. 

De même qu’elle ne peut pas nourrir de sentiments négatifs et positifs pour la même personne, mais doit dichotomiser la réalité en opposant les personnes aimées aux personnes détestées, les blancs aux noirs et les juifs aux gentils, elle ne peut pas non plus tolérer les situations ambiguës ou les questions conflictuelles.  Pour dire les choses crûment, il construit du monde une image aussi simpliste que contradictoire avec la réalité

Plus tard, l’auteur souligne la relation entre le conformisme, l’autoritarisme et la tendance à céder aux pressions du groupe, et la relation avec l’obsession.  Il s’intéresse également à leur hostilité généralisée, ce que les chercheurs de Berkeley ont finement appelé “la diffamation de l’humain”.  Le militariste dogmatique est bien sûr sérieusement anti-intellectuel.

Il sait déjà tout ce qu’il veut savoir.  La connaissance est une menace pour son orientation ego-défensive et est donc rejetée… Penser c’est remettre en question et remettre en question c’est avoir des doutes… l’essence du dogmatisme est une confusion fondamentale entre foi et connaissance.

Plus tard, le professeur Dixon se penche sur l’autoritaire ultime – Himmler et ses SS.

….les traits autoritaires sont le produit d’une faiblesse sous-jacente de l’ego.    C’est ainsi que les faibles, les vieux, les défavorisés et, plus tard, les millions de personnes affamées des camps de concentration ont subi leurs terribles attentions [mais ils pouvaient encore] affirmer que leurs victimes impuissantes étaient des ennemis dangereux, des terroristes juifs, etc. qu’il fallait éliminer.  Car, dans un sens, ils étaient des ennemis, non pas de l’État, mais de leur propre ego, qui était en équilibre précaire.

Alors, qu’est-ce que vous en pensez ?  Est-ce que c’est trop propre et bien rangé pour notre bois tordu ?  Sommes-nous en train de tomber dans le piège des stéréotypes ?  Je ne pense pas.  L’auteur est trop brillant et décent pour cela, et il dit en termes que vous ne pouvez pas vaincre votre ennemi en le stéréotypant.

Il est curieux qu’à ma connaissance, le livre ne fasse aucune référence à Hannah Arendt, qui a exprimé des opinions similaires sur Eichmann, ou au KKK, qui me semble être l’incarnation de l’homme autoritaire.  (Je pense que Arendt n’a pas non plus fait référence à Adorno dans son livre sur Eichmann).

Mais, quand je lis ce catalogue peu commun de nos défauts, je me rappelle le rejet recyclé, simpliste, jaloux, méchant, nativiste et revêche que l’on peut se faire siffler dans un pub de l’arrière-pays un mauvais jour.  Plus inquiétant encore, je le sens aussi dans les visages vides et les chants banals de ces âmes démunies qui idolâtrent Donald Trump, tous habillés jusqu’aux dents aux couleurs d’un ourangatang. 

Ceux que le professeur Dixon a étudiés me semblent être le genre de personnes à l’origine de notre glissement moral et intellectuel actuel.  Et cela, pour ce que ça vaut, me semble être un échec de l’esprit – si ces distinctions signifient quelque chose.

Ce livre est essentiel pour nous aider à surmonter nos plus tristes échecs.

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